mercredi 7 août 2019

Paysage du jour 82





Devant l’écran l’obscurité
est muette
alors que la scène
s’allume.

Il y a ce beau monde,
des paradoxes
que nul ne peut voir.

Le film commence,
transmis depuis nulle part,

sur l’écran les regards
stagnent, très durs.

Les vêtements sur le sol.

Quiconque veut survivre
attend son tour
puis disparaît.
Pierre Clémenti, dans La brune et moi, réal. Philippe Puicouyoul

Paysage du jour 81





La peur au matin désagrégée
réapprend tout le jour à parler ;
un chant sans maison
plane sur la grande place silencieuse,

le bruit de tout s’accouple
au bruit de rien.


Ozu-san

vendredi 19 juillet 2019

Paysage du jour 80


Au cours des collines la piste,
ses graviers brillants :
la pluie rase la terre.

Les feux qui se lèvent
couvrent les seins de ces corps
posés sur le chemin
froid des collines.

Des corps tendus le long du talus,
laissés donc là
par qui veut rester là.

Ils rampent malgré tout sur le dos
boueux : la ville
dans les marais
pleure de l’or,
ses yeux jaunes fermés.



Andreï Tarkovski, Le Miroir

vendredi 12 juillet 2019

Paysage du jour 79




Les pas dans la forêt,
qui feraient le tour de la ville
si le passé  revenait là,
s’effacent - le vent est fort -,
mais on les voit,

on porte le regard
sous des branches, leurs bras
serrés sur les fronts
de qui pense. Cette ville
au centre, dans la forêt perdue,
cette ville fait mal au cœur
mais qui la regarde n’a
plus rien en poitrine,
et qui y vit n’a plus rien
dans les yeux,

seule la lente montée
de la brume, de la vase
dans le ciel, seul un océan
gris qui vient sans bruit,
juste le sifflement des sirènes,
seul cela peut être vu.

Dans les paupières le sang ne bouge plus.

France, 1944 (photographie attribuée à l'armée américaine)

Paysage du jour 78


Qui rentre dans l’écran
comme dans une maison
perd enfin tous ses membres,
avec dans ses yeux le gris
et le céladon des lacs,
des plaines sous les montagnes.

Qui rentre dans l’écran
est à genoux, la vie domine,
ce qui se projette sur les murs
étend son corps qui bouge
à jamais et mange la pierre.



Bill Douglas, "My childhood"

dimanche 7 juillet 2019

Paysage du jour 77



Sur chaque marche de chaque escalier
le manteau rouge, au-dessous
l’ancien bordel, le grenier desséché,
la terrasse brûlée de sirocco,

les souvenirs jaunis par les flammes,
le jour qui se racornit, ses angles
qui tombent dans l'espace, aux pieds
de chaises allégées de présences.

Perdu sur son chemin, le jour,
de plus en plus fin sous le feu qui grossit,
gonfle, s'écroule en dedans puis gonfle encore.

Loin de chaque marche et de chaque escalier,
ailleurs elle pose ses yeux et c'est tout
le détour que fait la lumière.


Anne Wiazemsky dans Au hasard Balthazar de Robert Bresson
Anne Wiazemsky dans Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966).Anne Wiazemsky dans Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966).Anne Wiazemsky dans Au hasard Balthazar (Robert Bresson, 1966).

mardi 2 juillet 2019

Paysage du jour 76


Il n’y a aucune distinction entre aujourd’hui et hier,
si ce n’est le temps qu’il fait.

Le temps renouvelle sa proposition
et n’écoute aucune réponse.

Tout se passe bien,
des gens remontent les rues depuis les étangs.
Ils ne font pas de bruit,
comme si une grande fête allait arriver
et était déjà passée.

L’usage est de ne pas regarder au loin,
la plupart des moments indiffèrent tout le monde.

A part toute résistance il n’y a rien à regretter.

La ville a deux yeux à la place du cœur,
c’est ainsi qu’elle n’est jamais malade
mais toujours aveugle.
Tout message qui y circule n’existe pas vraiment, donc.

 Mark Manders, "Two connected houses"