dimanche 4 octobre 2020

Ama 10

 

32) Rue René-Dupont

 

Dans le magasin de sa mère elle ne faisait rien,

le panneau de bois derrière elle s’effaçait toujours :

son corps brillait tant.

Elle ne savait pas mettre ses chaussures,

elle ne pouvait rien faire, d’ailleurs

depuis un certain jour je ne l’ai plus revue.

  

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Une rue pâle, si pâle que son sang n’est peut-être que lymphe,

auquel cas il serait semblable à celui des dieux.

Il se peut donc que cette rue pâle abrite quelqu’un qui ne mourra jamais.

 

 


 

Ama 9

 

24) Rue Chêneux 

 

Une maison écroulée

a droit à une robe

pour se couvrir

et ainsi disparait,

dans la terre bleue

et noire, la terre

tâchée où elle se repose,

rue Chêneux.

  

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Les maisons mortes ne sont pas légions par ici,

sauf invisibles. C’est dommage :

il y a là-bas, près du fleuve,

une vague écumante de maisons mortes

qui veillent sur nous, remarquables.

Il suffit de s’approcher de l’eau,

leurs reflets sont des robes de lin blanc,

à l’envers de leurs vies de brique rouge.

  

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« Les forêts d’Arcadie sont mortes »

W.B. Yeats


Partout ici régna la forêt,

sauf au creux de son lit le fleuve,

autour de lui les plaines ou les bêtes s’enfonçaient parfois

(tout bougeait au long de l’eau).

Dans la forêt une perpétuelle nuit de cinéma,

une nuit où on voit se mouvoir les animaux,

les feuilles et les reflets qui sortent de la terre,

une nuit de cinéma, donc, et de conte.

Le dieu qui hantait la forêt savait tout cela,

le sait encore, le savait toujours,

quand les troncs des chênes glissaient sur le Roua,

tirés de l’humus comme mauvaises herbes

par les mains de ce petit peuple

qui craint le royaume de l’ombre

et écoute dans le soir craquer le bois.

 




Ama 8

 

23) Rue du Chemin de fer

  

Rue du Chemin de fer,

ses deux yeux

de chaque côté,

en ligne sur la terre,

ses paroles lointaines,

l’ennui, la jeunesse

les parlaient très bien.

Ses paroles parties, restent les yeux,

de chaque côté reste la terre.

On la fait sienne,

on est dedans,

vaille que vaille,

vivants et morts tout comme,

rue du Chemin de fer.

 

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L’hôtel du Chemin de fer

est blanc, à vendre,

triste et lumineux,

à la manière du sentiment

que son nom évoque. Pourquoi

les hôtels morts et la nostalgie

donnent-ils un peu d’éclat à l’heure

où ils se posent devant nous ?

En cherchant à comprendre cela, je croise

un article évoquant le confinement du roi de Thaïlande

en compagnie de vingt femmes dans un palace.

L’hôtel du Chemin de fer est triste et lumineux.