samedi 30 novembre 2013

Sous le jardin coule une eau trouble...




   Sous le jardin coule une eau trouble qui donne la mort. Or, descendre dans la terre afin de la boire est la tâche de ceux qui ne sont plus ; ils ne risquent donc rien, sinon de mourir plus encore. De devenir sable, sable gonflé d'eau.
    Nous, nous marchons au-dessus, à l'abri des éclaboussures, si ce n'est celle du vent. Nous portons devant nos visages nos mains et à travers nos doigts s'éloignent les grilles du jardin. Le long de la rue elles se collent les unes aux autres, puis elles regardent passer les voitures sans plus faire attention à nous. Ce qui nous arrange car nous ne voulons pas être vus.
    Nous sommes venus dans ce jardin pour mettre dans nos poches un peu du gravier de la ville. Presque à chaque pas nous nous baissons et ramassons des pincées de minéraux, que nous portons ensuite à nos flancs.
    D'où vient-il, ce gravier ? Je n'en ai aucune idée mais le sais-tu, toi ? C'est peut-être le fruit d'une guerre, car à en croire les contours noirs de ses grains on peut imaginer qu'ils ont brûlé dans les flammes que les hommes se jettent aux visages. Quoi qu'il en soit nous faisons attention que nul ne nous voit, lorsque nous raclons le sol de nos doigts pour nourrir nos manteaux de petits cailloux bordés de nuit.
    Ces animaux qui remontent les allées, qui sont-ils, eux aussi ? Se seraient-ils échappés des bassins, afin de frotter leurs écailles aux troncs des chênes et des platanes ou afin d'y accrocher leurs plumes ? Et ces arbres qui feulent dans le vent, pourquoi se penchent-ils sur nous à la manière des souvenirs, sans craindre de nous faire de l'ombre et sans non plus s'inquiéter de nous donner froid ?
    Que répondre à tout cela, sinon de nos mains gratter la poussière, tant et si bien que nos ongles en déborderont bientôt et qu'il nous faudra quitter le jardin. En passer les portes, ivres un peu, du vent et de ces petits cailloux qui de notre peau à nos poches déjà nous ensablent.

La nuit prend tout dans ses mains...



    

            La nuit prend tout dans ses mains et parler désormais revient à murmurer. Cela n'est pas pour me gêner, au contraire. Peu ouvrir la bouche, peu me manifester, est en général ce par quoi je me caractérise, donc si parler doit se faire à voix basse cela me va, au risque bienvenu de ne pas être entendu. Toutefois être malentendu me chagrinerait. Comme cela me porte déjà tort ; en secret je voudrais parler pour quelqu'un et c'est rarement le cas.
            Enfin, je vais vous dire. Ce qui se passe en-dessous de ma fenêtre. Il me faut me pencher pour y voir – pour y voir un peu car l'obscurité règne là-bas – mais je veux raconter ce que j'y vois. Vous m'écouterez ou vous ne m'écouterez pas.
            J’ai à peine besoin d'écarter les rideaux pour regarder. Le fait que je n'entende rien me signifie que personne n'est en contrebas de l'immeuble. Nul n'y est occupé à boire, à parler fort, à hurler, à se battre, à attendre de voir le temps passer en y mêlant des bruits de bouche ou un halo de musique. Les gens qui hantent mon trottoir la plupart des soirs sont au repos ou plutôt exilés en des lieux où les bruits qu'ils exhalent seront accueillis avec bienveillance, tandis que cette nuit – à cause du froid et de l’ennui qui ont figé la ville –, la rue n'a rien à leur offrir.
            Pourtant les démons sont partout, à tous les instants présents. Ce n'est pas une manière de voir les choses, c'est la manière dont les choses me voient, et vous voient aussi. Par exemple cette voiture attire mon regard, garée deux roues sur le trottoir, posée entre deux de ses congénères, plus grosse que ces dernières mais moins bien installée que celles-ci. A cause de son embonpoint et de ses pattes rondes posées là où les gens aiment marcher, elle risque – si elle ne bouge pas d'ici peu – de subir certains dommages. Mais elle peut tout autant en vouloir à celui qui la surplombe et l'observe du haut de l'immeuble.
            Je n'ai pas a priori de raison d'avoir peur de ce véhicule – il est plus en danger que moi – mais je ne peux m'empêcher de sentir ma gorge se serrer à l'idée de ce qu'il pourrait me faire, si l'envie lui venait de s'élever dans l'espace qui sépare la rue de mes yeux.

mercredi 27 novembre 2013

le sable




le sable


le sable sait
parle
entre les volets

elle met ses doigts
sur le mur
pour le silence

c'est l'aube bientôt
il paraît
alors silence

le sable parle
sait
entre eux

quoi dire
depuis le temps
qu'entre eux
les langues

c'est l'aube
il paraît
bientôt
alors silence

le sable entre eux
parle
sait

le sable suit
le jardin
les grilles cerclées

dans la ville c'est un jour
où le jour
se joue
de parler
de savoir

les arbres
plantés de mots

les arbres
sortis du jardin

vers la colline partis
là où d'autres arbres

dans leurs poches d'écorce
le sable

c'est l'aube
silence bientôt

là où d'autres arbres
prennent peur
de les voir

de voir
le parc sorti

ses doigts sur les grilles
et tout ce qui suit
les yeux
le sable

dans leurs poches d'écorce
c'est l'aube
il paraît
bientôt

mardi 26 novembre 2013

le principe de plaisir




le principe de plaisir

seul

le tramway de nuit




le tramway de nuit
t'emporte
jamais
de contrôleurs jamais
de lumière
au terminus
tu attends puis reprends
le tramway de nuit

l'insomnie
sans contrôleurs

au matin
hypnotisés
tes yeux
font le tour
de rien

tu passes ta main
sur tes joues
et le tramway de jour
t'emporte



Extrait de Toi

balcon




balcon

les rires du bois
de la forêt
les rires du bois
sur son balcon
elle ne sait plus

les rires où le vent
racle
où le vent rentre
déjà
elle ne sait plus

le vent
inconscience du Diable
elle entend ces mots

qui es-tu
s'accroche au bastingage
érafle un doigt
né sous sa peau

quand il sort
la nuit pose
ses hanches
ses manches
ses lèvres dures
de gercer
sur son appartement

il existe comme
un proche
tunnel
une poche
une rivière
dans une lèvre ouverte
trop petite

il existe ces mots
enterrés dans ce pot
des mots comme des clefs
elle a dû penser

mais le vent va où
trouver lui plaît

ce balcon c'est elle
tendue de racines
déracinée tout autant
c'est elle aux bras dressés

c'est pour la rue des cris
des langues mortes
c'est pour la rue un théâtre
muet

les rires du bois
de la forêt
elle ne sait plus

sur son balcon les rires
sur son balcon
elle ne sait plus

des chiens




des chiens
le long de la route
des plantes abruties
comme souvent
le long des routes
les plantes la nuit

à côté le cimetière
tu remontes la route
loin de l'herbe

encombré de chiens
tu ne peux rien

la nuit depuis des heures
tombée sur ce pays
où la nuit
suit son heure
à jamais

encombré de chiens
tu ne peux rien
tu rentres



Extrait de Toi, à paraître en 2014 chez Propos2

dimanche 24 novembre 2013

fermé le dimanche





fermé le dimanche

une voiture attendait
le regard clos

remontait l'éventail
de fer les joues
se creusaient les portières
façade aspirée

les yeux s'échappaient
attirés
les yeux mais ne savaient
où aller

passants mortifiés
le dimanche fermé



Extrait de Retour perdu

Our Marriage and Divorce - The Blizzard Sow



Pour pré-terminer ce dimanche, Cyprien Nozières mettant en scène The Blizzard Sow.

Il était un coude à la ville...





Il était un coude à la ville, où sur les coups de dix-huit heures des voitures disparaissaient. Ce n'était pas le tournant d'une rue large et bien marquée, c'était plutôt un creux. Une niche, au versant d'une colline cachée, dissimulée car au regard ses formes ne passaient pas. Il fallait laisser reposer ses yeux sur l'ombre, en contrebas du passage, pour réussir à délimiter le coude, sous la terre saillant, à l'envers de la surface bétonnée.
            Des voitures s'enfouissaient là, elle le savait non parce qu'elle les y avait vues partir mais parce que sa maison était voisine du coude. Parce que, de chez elle, elle entendait les coups qu'infligeaient les véhicules en perdition aux bases de son immeuble. Ses fondations semblaient de chair quand y pénétraient les autos, ses caves résonnaient comme une poitrine sous des coups de poings, puis ses murs commençaient de geindre dès que les bolides les avaient dépassés pour s'en aller se perdre ailleurs.
            Car les voitures disparaissaient bel et bien. Elles ne donnaient plus jamais signe de vie ; si sa maison était témoin de leur sortie de route, en revanche nulle autre bâtisse comme nul être humain n'était en mesure de savoir vers quelle région de la ville elles pouvaient migrer, si du moins les territoires qui les accueillaient n'étaient pas situés à la campagne, sur une île, sous l'océan ou encore dans une autre cité. Non plus que les pierres, le béton, les enduits des maisons, nul ne savait vers quoi les voitures partaient. Et cette méconnaissance générale, cette absence de savoir crasse, qui autant suintait des murs que des gens, c'était justement le soir venu qu'elle la constatait. Qu'elle en évaluait l'ampleur.



Extrait de Retour perdu (achevé ce mois-ci)

Bon. On va donc commencer.