mardi 20 décembre 2016

Qu'est-ce qu'un ange...










Qu'est-ce qu'un ange,
sa peau vitrée
blanche sur fond transparent.

S'il était né en même temps que les arbres
de là-bas,
on ne l'aurait jamais vu.

Il a dû venir il y a bien moins longtemps
tant il respire devant le ciel,
encore chaud.

Tant on le voit toujours plus près
que les arbres,
tant qu'on ne sort pas d'ici.

Tant qu'on ne sortira pas d'ici.



Léon Spilliaert : "Digue d'Ostende aux réverbères"

dimanche 18 décembre 2016

Qu'est-ce qu'un verre et une lampe...





Qu'est-ce qu'un verre et une lampe,
ce qu'on oublie quand on part
ou qu'on n'a nul temps d'oublier.

Ces choses qui cherchent leurs ombres
sur lesquelles veiller.

Un verre et une lampe,
juste ailleurs de ce qui est,
ce monde à la frontière
qui se tient là mais sans bagage,
comme trouvé, un verre et une lampe,
les doigts, les paupières,
le ciel étranger.



Yasujiro Ozu

mardi 13 décembre 2016

"Le coude" est levé !




"Le coude", mon nouveau livre, vient de paraître chez Propos2 éditions.




Il n'est pas encore au catalogue, mais avec un petit mot doux à l'éditeur la commande est sans aucun doute possible : http://www.propos2editions.net/
ou bientôt chez votre libraire, qui ne pourra pas vous refuser ça.

dimanche 27 novembre 2016

La tour peinte





La tour peinte que le temps a rendu lépreuse,
comme cela est la règle,
a éloigné tout ce qui pouvait
chercher derrière ses murs
quelque chose où s’abriter.

Ni animaux fabuleux ni êtres humains d’aventure
ne s’adossent plus à sa pierre
où un grand trou laisse voir le fond du tableau.

Avant peut-être en avait-on peur
ou du désir mais on en parlait,
comme d’une chose avec quelque chose
au dedans, même rien, même sans fond.

Avant que la maladie ne fasse remonter
le paysage sur sa peau,
comme cela est la règle
de cette maladie qui n'en est pas une.



samedi 19 novembre 2016

qui guette le pêcheur





dehors la ville qu’on rêve
l’eau prisonnière des murs
ou qui brille sous les rues

ce paysage comme dans l’œil qui se ferme
le soir se penche près d’un rideau tendu
sa joue contre la brique froide
et puis là-bas repart une voiture

au-delà des colonnes c’est un monde sans règne
où tout est possible se resserre
sur tout objet
intangible sous les pas la scène
évanouie qui voit les spectateurs
tant il y fait clair et nuit

ce qui guette le pêcheur à l’angle du tableau
c’est tout instant qui se voit
cette ville où on vit
c'est ce monde sans règne



mercredi 16 novembre 2016

lumière





son dos prend le regard
et la lumière de l’autre côté
reste se brûle et attend
d’être épuisée pour la rechercher
elle qui peut incroyablement
lui redonner la vie

majesté du bout de la chaîne
batterie aux pôles sans régimes
son regard fixe
ne prouve plus son existence
comme on le croyait primitifs
pourtant on avait peur si on passait
de l’autre côté devant  elle
sa muette superbe

les heures perlent loin de ses seins
qui font d’elle un animal de foire
de luxe froid et l’oubli
coule dans un réservoir
qui nous remonte
comme un estomac gavé d’or

elle nous survivra puisqu’on lui a survécu
jusqu’à les premiers s’oublier
mais on prie dans son dos

prends notre regard
et la lumière de l'autre côté



dimanche 13 novembre 2016

décor





une scène en partance
un théâtre décroché de terre
posé sur un mur comme au fond de l’espace

la lumière froide des spectateurs
ils ne l’entendent pas pourtant
toute ombre a été prévue
qui danse aux dos blanchis des acteurs

plus grande sur le mur là-bas
sur cette pierre bouchée qui tient lieu d’horizon
une encre peinte par personne
s’étend sans rien vouloir dire
et regarde bien en face
jusqu’à parler encore plus
que la pièce muette qui se joue immobile





vendredi 11 novembre 2016

statues





la lave comme sur un menton
le sol caresse la joue du sol
de sa joue ses mains rampent

tous dansent le ciel se resserre
dans le fond où est le cri
sinon dans quelques choses qui vacillent
qu’on ne nomme pas mais qui viennent

le balcon échappe
mais tous voient
aux portes aux fenêtres
leur terre qui remonte
marée courbée les bras tendus
la danse puis devant la danse

petits crânes penchés que leur arrive
la glaise aux larmes
ou alors automates
les dire ne leur sert ils attendent
les mains du sol
sur leurs épaules jamais sinon par le temps

sur leurs jambes déjà
la lave dure morte
qui se craquelle et sans fin
vit sans vie
comme sous des yeux
comme sur un menton



vendredi 28 octobre 2016

Au rivage





s’il revient ou s’en va
c’est un autre temps que le voir
une indifférence qui s’ignore
ou à elle-même s’accroche

si les heures changent elles le guident
en tous cas comme ces silhouettes
immobiles quoique de chair
et d’os dans un monde même

c’est l’immobilité qui fait peur
ou donne envie
ou attend qui l’observe
en tous cas même les regards
posés vers le large demandent
quelque chose qu’on ne sait pas

la cheville contre la cheville
sur le rivage branches douces
sans racines sinon les corps
qui de loin vers loin
sont muets mais absents
se dévisagent

un seul retient son souffle
si fort qu’il parle
aux aguets de ces bouches sourdes
de ces mains au creux des manches
ou qui caressent la pierre

nous ne reviendrons pas entend-t-il peut-être
de ce que nous voyons
que nous sommes
mais il reste de tout cœur
sans bouger avec celles
et ceux qui sur le navire
glissent leurs yeux
ou leur peau en rêve

on ne sait pas si l’heure
se montre à qui que ce soit
il n’y a aucun soleil sinon parti
mais nul n’en a peur sinon
il se peut l’embusqué
ou bien le navire s’il pense
que les heures seules peuvent le guider

s’il revient ou s’en va
c’est en un autre temps qu’il se voit
et aveugles nos mains dans nos manches
ou bien caressant l’air ce qui l’entoure
nous voudrions sur le rivage
ne rien être vraiment tout le temps




jeudi 20 octobre 2016

l’ombre qui accompagne l’ombre





 
            « De fait la ligne de contour doit s’envelopper elle-même et finir de façon à laisser deviner autre chose derrière elle et à montrer même ce qu’elle cache. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle)

 

l’ombre qui accompagne l’ombre
et pas l’originale
sans qui elle serait posée solitaire
tout comme elle
encore un peu plus à l’angle des choses
qu’elle ne l’est déjà

mais donc accompagnée
peut-être soulagée de l’être
ou alors en grande angoisse
mais l’originale ignore l’une ou l’autre
de ces options existentielles
elle reste à pêcher à l’angle des choses
et ne dit rien sans doute rien

penchée sur l’ombre l’ombre
qui accompagne l’ombre
parle sûrement elle on en est sûr
alors qu’il n’y a pas un bruit
ni dans le paysage ni autour
mais certaines choses vont sans dire
comme les a voulues le peintre
ou le temps l’originale seule
reste seule dans le silence
 





mercredi 19 octobre 2016

une clairière




une clairière ou bien passé
quelque frontière et le silence

car ici tout ne peut rien dire
dans ce long souffle orange
la lymphe de la forêt irrigue le temple

aux crevasses des murs
qui leur sont extérieures
les plus fortes sans doute
et les plus invisibles

sur le mur justement
qui paraît le mieux debout
car il porte haut son regard
en face de tout ce qui le regarde
une fenêtre bombée
sur son front un œil un bouclier

sous la paupière de bronze
de fonte de verre ou de peau
des ruisseaux de sang acide
coulent brûler sous le toit
dans l’ombre ocre des arbres

puis sans se voir ils font le tour
et viennent montrer au dehors
comme une aube noire et perdue 




dimanche 2 octobre 2016

animal interdit





animal interdit
animal qui court comme les hommes
au fond du bois
en surface de l’air
mais nulle part plus visible
que dans ce point aveugle

animal qui court comme les hommes
animal interdit
qui attend le retour de la foudre
pourtant immobile est l’orage
tant qu’il est partout
dans chaque angle mort du tableau
où l’air tremble en tous sens

animal interdit
animal qui court comme les hommes
tu as la même robe tachetée
mais la chasse qui est partie ce matin
passe pour toujours au loin
de ton pelage et pressée pourtant
ne s'inquiète que de rien




mercredi 21 septembre 2016

Sans lieu





In memoriam Louis Aragon


"What was sent to the soldier's wife
from Brussels in Belgian land ?"
Bertolt Brecht



Sans doute une ville
et ses noms qui ne veulent plus rien.

Sans doute elle décompte ses morts
à chaque pas

qu'ils font elle regarde
une longue vitrine
sans la voir.

Les murs luisants ne craquent plus
mais le ciel se fait
caresser au fond
par les mains
de ceux qui voudraient
y trouver quelque chose.

Elle ira au plus loin
boire une bière
puis dans le train dormir,
rater les gares,
en rejoindre d'autres,
dans ce pays qui laisse donc
couler son nom.

Ce pays où elle revient,
d'où elle est étrangère.









dimanche 18 septembre 2016

Sans lieu




Le long d'un canal une ville
perd ses lumières
pourtant elles sont là, en hibernation dans chaque branche.

Je ne sais pas si une péniche passe
mais je suis sûr que nous sommes à bord.



mardi 13 septembre 2016

Fonds de carnet




Il y a quelques mois de cela, j'ai réfléchi à "l'âme des lieux sans âmes". Une revue proposait cette formule comme terrain de jeux aux auteurs pour son prochain numéro. Je ne me suis amusé là-dessus que peu de temps mais ces quelques notes témoignent d'une forme de fébrilité errante qui m'a pris à cette occasion.


Quelques recherches sur le pont suspendu de Mallemort, mais rien de remarquable.

Les carrières de Meudon.

Les tunnels ferroviaires de Meudon, Saint-Cloud, Sèvres, Marly.

Les rails de la Petite Ceinture.

Pourquoi, partout où le transport est devenu impossible, si on s'engage sur la voie ainsi délivrée des véhicules, va-t-on en même temps s'y sentir totalement libre et épié par des esprits plus ou moins malveillants ?

On doit rechercher une forme particulière d'excitation, qui par son existence justifie notre présence dans ces lieux où plus rien ne se passe qui soit lié à l'activité humaine. 

Sur les cimetières : étonnant que certains s'ennuient en ces lieux, comme s'ils étaient dépourvus d'âmes (les "certains" ou les cimetières ?).

Ma peur des passerelles, durant quelques années, surtout à Paris.
J'éprouvais la sensation que le vent allait me décrocher du sol et me faire passer par-dessus les parapets des ponts que j'empruntais pour traverser la Seine.

Les torturés jetés des hélicoptères au Chili, en Argentine, etc... Les corps qu'on fait disparaître dans la mer, lestés, qui traversent l'air pour tomber dans l'eau.

L'âme des lieux sans âmes. Il n'y en aurait qu'une, faite de l'absence de toutes les autres.
L'âme des lieux sans âmes est une divinité. Trouver laquelle. Il existe des  dieux des terrains vagues, etc... je l'ai déjà lu. Pas des esprits, du type feux follets, non, des dieux.

Mais ne pas oublier tout de même les entités créées pour habiter ces lieux inhabités : banshees, goules, etc...

Seth : dieu qui règne sur les lieux désertiques. Dieu du désordre, de la confusion.

Lupa : les protstituées des cimetières romains. A part le lien supposé avec la louve de Romulus et Remus - donc avec Larentia, courtisane surnommée Lupa -, rien de divin (et encore, donc).

Intxitxu est une divinité basque vivant dans les endroits abandonnés ou les grottes.

La déesse Cybèle hanterait des carrières abandonnées de Paris.

Il semblerait que les esprits mauvais, démoniaques, soient ce qui hante les lieux lorsque les humains n'y logent plus en tant qu'être vivants.

En cherchant à donner une âme aux lieux sans âmes, on se place dans la tradition universelle du phénomène religieux.
On veut désigner une présence qui habite ces lieux, afin qu'ils fassent partie de notre monde, le monde, par définition délimité.
On nomme les étoiles, sinon on leur donne une âme.
Des noms divins ou des noms de découvreurs.

Je pense que dans le vaudou, le culte du cargo, etc... - systèmes de croyances dont les évolutions accompagnent les temps modernes -, on vise à donner des divinités aux lieux inhabités, funestes, etc... comme les terrains vagues, les décharges...
A creuser.

Lieu sans âme : le parking souterrain. 
Question de l'omniprésence de la musique dans ce lieu : création d'un semblant d'âme, de l'équivalent sonore des hommes-pantins de Descartes. Là où on pourrait entendre des sons directement produits par l'humain, on ne perçoit que des bruits enregistrés, diffusés par une machinerie. Qui produisent chez les passants l'impression d'une proximité inhumaine. Le témoignage de l'existence d'un big brother sonore qui n'invite qu'à une chose : quitter les lieux.



Peinture : Laëtitia Giraud, "Rolling in the Deep"

dimanche 24 juillet 2016

Le livre des merveilles




sur le delta du Mékong 
une galère romaine

chez les Peaux-rouges
les Vikings

à travers la Sibérie
les Basques et les Apaches

et combien de temps
la surprise
la merveille





samedi 25 juin 2016

Sans lieu





Elle traverse le carrelage,
il glaçait ses pieds nus
autrefois.

Elle ouvre la porte de l'appareil,
il bourdonnait,
tout ce temps-là.

A l'intérieur c'est lumineux,
ça attrape sa main
pour la bonne aventure.

Le soir
puis le soir
et le même verdict :
une rencontre
en haut des falaises de l'Est.




vendredi 17 juin 2016

Sans lieu





Poser les mains sur les barrières 
des jardins, suivre la ligne
qu'elles tendent jusqu'à chez soi.

Ne pas se perdre.

Dans la chambre ne plus avoir de miroir
depuis qu'on l'a cassé
en essayant de voir derrière.

Au mur, de l'autre côté,
des pierres dressées, des bois de cerf
et demain qui se plie
comme un mendiant.



                                                       Photo : Steve G. Bisig