mercredi 18 mai 2016

Sans lieu





Ce poème provient d'un texte précédent, écrit il y a presque dix ans de cela. A l'époque il ne collait à rien, à présent ce qui y est vu me semble mieux tenir parce que je l'ai vraiment vu. Bref, même s'il ne vaut pas beaucoup après tout, il témoigne au moins de deux choses : le temps tourne sur lui-même et le monde est petit mais nous dévore.



Les vieux murs, leurs veines pales,
dans l'eau du fleuve ceux qui tentent
de rester sur la rive,

ils s'effritent, leurs hautes demeures 
tremblent, leurs serres sur leurs têtes.

Tous ces palais,
tristes comme des maisons
et leurs cris de poussière
surplombent l'eau sale
et le sable,
mais ils regardent tout,
se meurent et dominent
comme des maisons, front baissés.

Des passants usent leurs doigts
sur des factures,
leurs poches ne voient plus rien
et se resserrent, desséchées.

D'autres se rappellent
qu'ils ont ôté leurs vêtements
pour nager vers l'usine.

Sous le néon des cabines,
collés aux combinés,
ils composent des adresses
larges comme des parcs,
vers les quatre heures du matin
inondées de soleil.

Poissons coincés dans la vase,
ils s'enlisent et cherchent
à débusquer les chemins
qui mènent aux adresses.

Rongées par l'eau, les algues,
dans la pierre de leurs visages,
de leurs lucarnes creusées,
leurs derniers feux.

Vers eux à grands flots,
leurs traits comme ceux du ciel,
sur leur front des taches bleutées,
leurs mers parcourues de précipices.

Lorsque l'écume escalade leurs oreilles,
un peu de parfum coule de leurs lèvres :
fleurs séchées, avec en fond l'alcool
des fruits murs autour de leurs bouches.

Ils n'en parlent à personne,
en bons télépathes,
mais quelque chose leur échappe,
les rouages des machines raides,
décharnées comme des marionnettes.

Gorgés de graisse et de lymphe,
leurs ventres embrassent leurs robes
détrempées de poussière,
leurs cuisses de serpents séchés,
leurs pieds en écaille 
et leur saturnisme.

Les ruelles qui jalonnent le fleuve,
les pavés qui arrachent les chaussures, 
l'humidité qui revient de l'eau,
les immeubles habillés de robes mauvaises,
la brume à odeur de souterrain,
une petite mare de confettis,
les toits qui se rejoignent presque,
s'effilochent comme des torchons
qui pendent vers le ciel.

Des bâtiments de briques rouges
doublés de rideaux noirs,
sans porte sauf une, 
au pied d'une falaise
à l'angle d'un grand terrain vague.

Dans les murs, là où ils se renfoncent,
ils appuient sur des sonnettes,
petites lunes dans des lunes plus grandes.

Par des fenêtres hantées,
doublées de rien du tout,
l'obscurité de pièces sans fonds,
sans meubles.

Leur teint de suie leur vient de leurs toitures,
à cause de la pluie elles sont si sales.
Au matin la crasse monte dans la brume
et toute la journée reste là,
à se pavaner.

Il y a par endroits le brillant du soleil
et des petits os que les animaux 
laissent derrière eux
avant de retrouver les nageurs
et remonter le fleuve,
bien tranquilles chez eux, bientôt.




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