mercredi 21 septembre 2016

Sans lieu





In memoriam Louis Aragon


"What was sent to the soldier's wife
from Brussels in Belgian land ?"
Bertolt Brecht



Sans doute une ville
et ses noms qui ne veulent plus rien.

Sans doute elle décompte ses morts
à chaque pas

qu'ils font elle regarde
une longue vitrine
sans la voir.

Les murs luisants ne craquent plus
mais le ciel se fait
caresser au fond
par les mains
de ceux qui voudraient
y trouver quelque chose.

Elle ira au plus loin
boire une bière
puis dans le train dormir,
rater les gares,
en rejoindre d'autres,
dans ce pays qui laisse donc
couler son nom.

Ce pays où elle revient,
d'où elle est étrangère.









dimanche 18 septembre 2016

Sans lieu




Le long d'un canal une ville
perd ses lumières
pourtant elles sont là, en hibernation dans chaque branche.

Je ne sais pas si une péniche passe
mais je suis sûr que nous sommes à bord.



mardi 13 septembre 2016

Fonds de carnet




Il y a quelques mois de cela, j'ai réfléchi à "l'âme des lieux sans âmes". Une revue proposait cette formule comme terrain de jeux aux auteurs pour son prochain numéro. Je ne me suis amusé là-dessus que peu de temps mais ces quelques notes témoignent d'une forme de fébrilité errante qui m'a pris à cette occasion.


Quelques recherches sur le pont suspendu de Mallemort, mais rien de remarquable.

Les carrières de Meudon.

Les tunnels ferroviaires de Meudon, Saint-Cloud, Sèvres, Marly.

Les rails de la Petite Ceinture.

Pourquoi, partout où le transport est devenu impossible, si on s'engage sur la voie ainsi délivrée des véhicules, va-t-on en même temps s'y sentir totalement libre et épié par des esprits plus ou moins malveillants ?

On doit rechercher une forme particulière d'excitation, qui par son existence justifie notre présence dans ces lieux où plus rien ne se passe qui soit lié à l'activité humaine. 

Sur les cimetières : étonnant que certains s'ennuient en ces lieux, comme s'ils étaient dépourvus d'âmes (les "certains" ou les cimetières ?).

Ma peur des passerelles, durant quelques années, surtout à Paris.
J'éprouvais la sensation que le vent allait me décrocher du sol et me faire passer par-dessus les parapets des ponts que j'empruntais pour traverser la Seine.

Les torturés jetés des hélicoptères au Chili, en Argentine, etc... Les corps qu'on fait disparaître dans la mer, lestés, qui traversent l'air pour tomber dans l'eau.

L'âme des lieux sans âmes. Il n'y en aurait qu'une, faite de l'absence de toutes les autres.
L'âme des lieux sans âmes est une divinité. Trouver laquelle. Il existe des  dieux des terrains vagues, etc... je l'ai déjà lu. Pas des esprits, du type feux follets, non, des dieux.

Mais ne pas oublier tout de même les entités créées pour habiter ces lieux inhabités : banshees, goules, etc...

Seth : dieu qui règne sur les lieux désertiques. Dieu du désordre, de la confusion.

Lupa : les protstituées des cimetières romains. A part le lien supposé avec la louve de Romulus et Remus - donc avec Larentia, courtisane surnommée Lupa -, rien de divin (et encore, donc).

Intxitxu est une divinité basque vivant dans les endroits abandonnés ou les grottes.

La déesse Cybèle hanterait des carrières abandonnées de Paris.

Il semblerait que les esprits mauvais, démoniaques, soient ce qui hante les lieux lorsque les humains n'y logent plus en tant qu'être vivants.

En cherchant à donner une âme aux lieux sans âmes, on se place dans la tradition universelle du phénomène religieux.
On veut désigner une présence qui habite ces lieux, afin qu'ils fassent partie de notre monde, le monde, par définition délimité.
On nomme les étoiles, sinon on leur donne une âme.
Des noms divins ou des noms de découvreurs.

Je pense que dans le vaudou, le culte du cargo, etc... - systèmes de croyances dont les évolutions accompagnent les temps modernes -, on vise à donner des divinités aux lieux inhabités, funestes, etc... comme les terrains vagues, les décharges...
A creuser.

Lieu sans âme : le parking souterrain. 
Question de l'omniprésence de la musique dans ce lieu : création d'un semblant d'âme, de l'équivalent sonore des hommes-pantins de Descartes. Là où on pourrait entendre des sons directement produits par l'humain, on ne perçoit que des bruits enregistrés, diffusés par une machinerie. Qui produisent chez les passants l'impression d'une proximité inhumaine. Le témoignage de l'existence d'un big brother sonore qui n'invite qu'à une chose : quitter les lieux.



Peinture : Laëtitia Giraud, "Rolling in the Deep"