jeudi 26 janvier 2017

Paysage du jour 8




Les livres ont tous un nom.
Ils ne le disent pas mais la lumière
est si calme, depuis le sol,
que les gens qui entrent
portent la neige sur leurs manteaux,
malgré la brûlure de la saison,
qui est légion comme le raconte
tout et je me penche
pour voir les volumes du dessous.

Le libraire ne parle pas.
Personne ne parle.
Je ne vois que les livres
et le sol lumineux.

Mais cela a une fin,
toute nue dans la ville,
comme le reste.




Akira Kurosawa : L'idiot

mercredi 25 janvier 2017

Paysage du jour 6




Les câbles qui lient
les retrouvailles entre elles
sont là,
tendus sous le néon,
dans le vent parti,
mais ils ne parlent plus
de langue.

Ils font silence et coupent le vide
en plein de vides et les bouches
qui résonnent sont
muettes comme
au début.

A ne rien pouvoir écouter
il vaut mieux attendre demain,
les grains de cristal dans l'air, une vitre
chaude où poser la joue.

C'est comme cela qu'on traverse la ville
en ce moment qui n'a pas de voix
et tournerait bien dans une rue inconnue.



Setsuko Hara dans "Fin d'automne" de Yasujiro Ozu

Paysage du jour 5




Une ville des sables
qui se reflète dans l'hiver.
A la poitrine portée, les mains
sur la laine des manteaux.

Elles avancent mais sans un son,
jambes et contours de leurs joues
ne disent rien d'elles.
On ne les reconnaît pas, que leurs cheveux
dans la lumière de la pluie.

Cette marche sans mots
respire malgré tout ce bruit,
ces cris autour d'elles.

Enfin les murs sont seuls,
occupés à entendre
la rue se vider, couler ailleurs,
et sur mes chaussures je vois la poussière.

Une ville de sable
se reflète dans l'hiver.



Machiko Kyo dans "Herbes Flottantes", de Yasujiro Ozu

dimanche 22 janvier 2017

Paysage du jour 4




Je n'ai pas écrit de paysage du jour
depuis quatorze jours.

Si je me reprenais au jeu,
je verrais donc à présent
quatorze choses
avec au dedans leur infinité
ou rien
ou entre les deux.

Mais ce serait plonger la tête à la renverse
dans l'eau salée.
Ce serait croire voir des étincelles
et mentir, amer,
au bord de l'océan,
dans sa vague la plus chaude
et lumineuse, ce serait du vent.

Et ça n'a pas de sens.
Ce qui a un sens à présent,
c'est ce paysage.

Il défile,
il entrouvre ses yeux.



Stéphane Bordarier : Sans titre, 1998

dimanche 8 janvier 2017

Paysage du jour 3




De quel paysage se rendre capable ?
La sortie de la maison
n'a pas pu se trouver,
il lui a manqué la ligne
pour commencer : ce qui va à l'horizon
quand il n'y a pas d'horizon,
sauf dans le dos, et qu'au moment
de se mettre à table on regarde
ailleurs, on se perd. Et puis je n'ai plus
les mêmes yeux, leur aveuglement
sourd est parti écouter là-bas
des campagnes longues de vent
où je n'ai pas de mots à dire,
ce qui doit, après tout,
me simplifier la vie.




Léon SpilliaertMarinenocturne

samedi 7 janvier 2017

Paysage du jour 2




Je vais sous la terre juste pour le soupir
d'aller sous la terre,
de voir les murs perdus
dans la nuit qui est partout
mais se cache dans la gorge
de la lumière et sort
quand tout se fatigue.

Je vais sous la terre et je ne m'arrête pas,
le temps m'est compté
et je ne travaille pas juste pour le soupir
d'aller sous la terre.

Pourtant il y a ces mots
qui se tiennent les joues dans les murs
et oeil pour oeil
comme eux disparaître et briller.

Mais je vais sous la terre pour le soupir
et quand je remonte les regards
se réveillent, cette femme
saoule vient vers moi.
Je lui souris et mon travail
se reprend, en plein jour.



Incendie du théâtre de Nîmes, en 1952

vendredi 6 janvier 2017

Paysage du jour




Il y a mon ombre, quand je marche à l'angle du lycée
et les gamins qui marchent, eux aussi,
ou bien qui attendent, à l'entrée.

Leu allure me parle,
leurs paroles ne me parlent pas.

Je me rappelle avoir marché comme eux,
une fille qui marchait comme elles,
mais ce qu'ils disent tombent.

Une silhouette résiste au temps,
sans doute plus qu'une voix.

Je passe tous les jours devant le lycée,
mes images s'en trouvent rincées
par la réalité des lycéens,

bien plus médiocre - bien sûr -
que la mienne - d'il y a vingt-cinq ans-
et pour ça bien plus vivante - bien sûr-

et pour ça je ne suis pas mal content
de mon ombre sur le trottoir.
Je ne sais pas à quoi elle ressemble
tandis qu'elle renaît à l'angle du lycée,

mon ombre qui ne semble rien
et n'a jamais changé.




Léon Spilliaert, "L'escalier"

lundi 2 janvier 2017

La robe





De quel mur sort la servante
et pourquoi ? Elle se relève
et n’offre rien à ses yeux.

Une demeure dont le sol fixe le ciel,
de s’en souvenir elle a peur et se détourne.

Les pierres auxquelles sa robe
se sent mourir
posent comme des maisons de miettes
sur le chemin.
Elle le craint tant que, statue,
elle se revoit sans jamais
au devant regarder ce qui
sans plus loin n'existe pas.




Un rivage





Un rivage, un piège.
On ne peut entrer, même le regard.

Quelqu’un fait signe pourtant,
mais a donné sa main à qui nous ignore
et avance vers nous pour toujours,
miroir sans buée, se détache de nos lèvres
aussi sûr que d’elle-même se détache la falaise,
comme une peau grise sous les yeux
de qui trop la voit.

Une langue sort d’une rotonde,
un pont de pierre sur une roche
qui porte un air de nuit et de jour,
un air sans parfum qui n’est que trompe-l’œil,
comme tout le reste, il faut s’en retourner
avant de vouloir tant l’arracher
et n’en rien pouvoir.

On ne peut entrer, même le regard,
tandis que sur les rochers
ricane un peuple de singes
que nul n'a jamais connu.




Anonymes





Qui a posé les yeux,
tous leurs yeux dans qui les voit ?
Et pourquoi, sinon vouloir
qu’on s’incline devant les vagues
parce que le cou se fait lourd ?

Ils vont tous tomber,
depuis toujours mais sur leur terre
que balaie le vent ils sont là,
ils se penchent, et dans les doigts
ce sable qui pèse jusqu’à
dans la peau noyer.

En prison dans le souffle
qui porte tous les noms,
tous vacillent car rien n’est sûr
de plus en plus. Et sur la place
qui raye le sable et s’en va,
puis revient sur ses traces
pour bien les effacer,
d’un long geste anonyme,
qui dans le cou se fait lourd,
qui dans le cou se reconnaît,

qui a posé les yeux,
tous leurs yeux dans qui les voit ?
Et pourquoi, sinon vouloir
qu'on s'incline devant les vagues ?