mercredi 22 mars 2017

Paysage du jour 16





Comme des serpents raides,
en plein soleil les icebergs
étirés, sans souffle et leurs paupières
qui tombent au ras de l’eau.

Droit au-dessus d’eux : le port,
son ombre et au-dedans
ces bruits qui meurent et sont là.

Des filaments d’air gris,
de brouillard et de voiles,
à qui des rangées de statues tendent les bras
pour les déposer, bandelettes, sur les pavés.

Le fleuve se noie dans les ponts,
leurs pieds qui tiennent
les corps gras des hangars et des docks.

Quant aux bateaux qui pourrissent là-bas,
dans l’estuaire et sous la rouille,
leur température est impossible à déterminer.

Droit au-dessus d’eux : le port,
son ombre et au-dedans.



George Ault : Sullivan Street, Abstraction



Paysage du jour 15





Sur la route entre les arbres, les bandes blanches
le dépassent, klaxonnent pour effrayer les bêtes.

Leurs yeux luisent, fourrures ou écailles,
leurs voix sont aigues : ce sont des murènes.

Dans ce véhicule il n’y a jamais qu’un passager.


Un souffle sous la montagne :
un de ces squales qui nagent dans les pierres.

La forêt clignote à la manière des yeux,
des oiseaux piquent la cime des arbres.

Il regarde la route, il ne dit pas un mot.
Dans ce véhicule il n’y a jamais qu’un passager.



George Ault : "Daylight at Russell's Corners"

mardi 14 mars 2017

Paysage du jour 14





Certains repartent plus que dans la nostalgie,
dans une peine bâtie de là
qui a grandi pour leur miner le cou,
les faire tendre vers le sol et plus loin encore,
vers le bitume doré de froid, d'électricité,
le bitume qui n'est pas le même que là-bas,
qui n'a pas le même raffut autour,
de cris, de klaxons, de murmures
cachés dans les arbres bandés de tissus.

A chaque bout de la rue aux lézardes les voix
de ce pays qui vole leurs noms à tous les autres.

Au gré des quais les marchandes de fleurs,
au travers des sourires et des corps,
regardent l'autre rive du fleuve,
regardent les autres
marchandes de fleurs.





dimanche 12 mars 2017

Paysage du jour 13





Certains écoutent la météo des océans.

Son heure leur tombe dessus
et la ville tremble comme
au retour d’un bateau derrière
les photos, les portraits
morts en cascades sous les affiches.

Les frontières grandissent
tant que leurs appartements
se blottissent dans le silence
et dans la voix, seule.

Dans cette haleine nue
comme sous l’eau personne
vraiment ne vit (peut-être dans l’écume).

Près de la table la radio
leur parle de ce pays sans fin
qui leur tombe dessus,
à l’heure sans latitude, atone et sûre
d’elle, de tourbillons dans la voix
seule, cette haleine nue.

Certains écoutent la météo des océans.




vendredi 3 mars 2017

Paysage du jour 12


 



A Edith Azam, qui sait dire pas mal de choses



D’autres vont sous la terre juste pour le soupir
d'aller sous la terre,
de voir les murs partir
dans la nuit qui est partout
mais se cache dans la gorge
(de la lumière elle sort
quand tout se fatigue).

Ils vont sous la terre juste pour le soupir,
les mots qui se tiennent les joues dans les murs
et – gorges pour joues –
comme eux disparaissent pour briller.

Ils vont sous la terre pour le soupir
et quand ils remontent soufflent sur les regards éteints.
Des gens saouls viennent vers eux,
alors ils se ferment et redescendent,
juste pour le soupir.
 





mercredi 1 mars 2017

Paysage du jour 11





par un poème de Lionel Destremeau

Ces mots sur les draps pliés,
une faim lointaine,
un tir indistinct,
présent, là,
dans l’œil qui se cogne
à un souvenir qui n’est pas à moi.

Corps se lève du lit
et de la chambre sort
dans la pleine chaleur.

Cour en désordre au soleil,
route qui passe là-bas,
qui va prendre corps.

De qui ces images ?
Et où sont les miennes,
celles pour qui j’ai le droit
à mon repos ou à mon enfer

en lisant ces mots sur les draps pliés ?