mardi 27 juin 2017

Paysage du jour 26




"Que la nuit n'égare - du phare qui tremble"
Edouard Glissant


Pour celles et ceux des coffin ships, qui sont ici. 



 
Sur la place la lisière
d’où sortent les nuits ou bien y entrent,
où les feux, les lumières,
soufflent sous le manteau des mains.

La vie a une forme courbe, c’est ainsi
que tous les soirs, en ombres
sous la fenêtre, sous le bois noir
où tout s’entend, les bruits reviennent.

Bruit après bruit le démon qui se voit
n’a jamais le même nom mais
toujours se ressemble. Le démon
emporte dans son ailleurs, à lui seul.

Dans ses pupilles comme une eau rouge,
une vacance à retrouver,  la terre et le vent
remplacés par un sang délivré
de toute peau, un sang nu.

Il parle comme un train
jamais pris, pourtant
tout autour il gronde comme si
sa gare se trouvait ici même.

Mais dans ce qu’il dit rien ne se croit,
en arrière des premiers pas se posent les derniers mots,
on voit la neige commencer de tomber
là-bas puis de moins en moins loin.

Sa voix sonne creux, si bien
que vaciller c’est l’entendre sonner
dans son cœur : son corps,
et alentour la ville comme de la chair.

Sur les côtes se resserre une veste qui se parsème
mais la poitrine bordée de pierre sait ignorer le vent :
depuis la fenêtre la rue coule dans la mer
et le cœur au creux des façades monte vers la gare.

Les pauvres arbres : il va les tuer, le vent,
mais au large du temps les avenues continuent ;
la ville, délivrée comme une sainte,
parmi le souffle déçu tend ses mains.

Et sous les volets l’ignorance du temps,
l’ombre qu’on rejette dans la cité,
sa forme blanche, de même que ses yeux,
mais encore le mur les manque, toute présence aveugle.

Là-bas les silhouettes des choses, et à jamais
ouvert le regard las de ces choses-là ;
elles ne vivent pas mais sans attendre elles voient,
ces choses avec leurs corps là-bas.

Comme sur la ville la couverture, et aux aguets
ses doigts déployés, matin comme soir
ses cris, sa bave à l’horizon. Des renards
en font le tour mais les sentir c’est se perdre.

Car l’obscurité sans nom qu’on nomme nuit, l’appeler
n’a ni méthode ni fin, le temps est fou de l’observer, de lui-même fou,
et qui interroger – sans être le temps –, et dans quels murs.
Dans la rue les animaux patinent et la rue s’enfuit.

Enfin, le silence tombe et la fenêtre sourit
comme un loup dans la neige, avec lui les chambres,
les lits, leurs pieds, leurs falaises et leurs plaines.
Un loup sait, reste là, le museau penché.

Sous les boulevards les hommes sont partis mais nul ne voit
qu’il a passé leurs vies sans porter leurs bagages,
nul ne sent le loup ni les mots sur les murs,
qui déjà, morts et vivants, ne parlent rien.

Là-haut les cris de bois cassé
comme des rennes dévorent les greniers,
leurs peaux descendent ici, leur odeur
attend le démon, à la manière d’une fleur.

Le vent s’est couché, comment savoir
ce qui est sans appel, qui est moment
sur le trottoir, invisible comme chien,
brûlant des yeux et puant de pelage,

ce qui ne bâtit rien mais entre ses dents
porte des choses à porter plus loin,
là où se ferment la rue comment
savoir cela qui dans le vent s’étend.

Sur le sol, contre le cœur, la moitié blanchie
d’un temps déchu, sur le plafond
tout le reste, la moitié c’est beaucoup dire
et partir serait traîtrise impossible.

Tous attendent, dénudés sans le savoir,
sur la plage au long de leurs coudes,
les volants des voitures et les arbres au-delà,
tous de cette ville, qui ne défilent plus et ne s’entendent pas.

La radio morte enfouit les questions,
en d’autres temps sortilèges,
mais il faut savoir le nom de tout cela, c’est lointain,
dans la cité introuvable où l’eau se fait sable.

Dans la ville endormie une bave
de sirènes roule la nuit ;
dans la ville, sans le vouloir,
une heure maritime se rapproche

pour embarquer mais c’est le tour d’enceinte
que fait la mort et l’oeil se ment, qui traverse le soir,
paupière pauvre, mange le visage,
recouvre tout, pluie en cette cité que rien ne connaît.

On cherche des maisons comme disent les murmures,
mais la rue ne répond rien, les façades indistinctes,
juste un œil désormais. La ville est basse et la mémoire
halète, et bien mieux marchent des mots gris les murailles.




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